“le monde il fait un seul peuple vu de là-haut”

Interview con Aliou “Badou” Diack

link to audio

 

Transcript of an interview by Radio Papesse with Aliou “Badou” Diack, March 2018 in Florence

Je m’appelle Aliou Diack, mes amis, ils m’appellent Badou. Je suis né dans un village où les activités tournent autour de l’agriculture et de l’exploitation de la forêt. Donc du coup, c’est de là qu’est venu l’amour de la nature, de la forêt, des animaux et tout ça qui est dans mon travail… Après je suis allé à l’école nationale des beaux art de Dakar – de 2009 au 2014 – c’est par là que je suis devenu artiste peintre.

 

Est-ce qu’on peut dire qu’il y a un sujet principal de ton travail?

Oui, on peut dire qu’il y a un sujet principal, parce que moi je travaille uniquement sur les animaux, sur les animaux imaginaires. Parce que dans mon enfance, j’étais dans un village où je devais marcher presque une heure de temps dans la forêt pour aller à l’école. Donc, le passage dans la forêt me faisait entendre les animaux, les oiseaux…mais j’avais peur de les regarder, je les entendais. C’est pour cette raison que dans mon travail, tu vois des animaux, peut-être que des fois tu peux dire “oh c’est un oiseau…ça c’est qui…” mais tu ne peux pas définir les autres animaux, tu ne peux pas dire que “ça c’est tel animal…” c’est comme si tu marchais dans la forêt, tu entendais les animaux mais tu aurais peur de les regarder.

 

Donc tu nous dis que ton travail, il provient du son, mais en même temps, ton travail est très visuel…

C’est comme le bruit de la forêt, de la nature: pendant que tu marches, tu entends des sons, tu entends des bruits, des cris d’animaux, mais tu ne peux pas dire “ça c’est tel animal” et moi, à force d’entendre ce son, ce bruit-là, je commence à comprendre que si un animal bouge par là, dans les arbustes, je peux comprendre quel animal est là, quel degré de dangerosité il a…

C’est de là qu’est venu mon travail. C’est mi-abstrait et mi-figuratif, parce qu’il faut que tu rentres dedans, c’est comme si tu rentrais dans la forêt pour trouver les animaux dans mon travail.

 

Comment a évolué dans le temps ta relation avec la nature?

Ça a évolué parce que quand j’ai quitté le village et que je suis allé à Dakar pour suivre mes cours, je ne pouvais plus accéder à cette forêt, à cette nature…dans notre enfance on allait ouer dans la forêt et quand je suis allé à Dakar ça a complètement changé, je n’entendais plus ce genre du son… je voyais autre choses, le son devenait de plus en plus dense avec le bruit des voitures…c’est devenu une sorte de manque, c’est comme si j’avais tout le temps envie de retourner là-bas, donc j’essayais de recréer cet environnement dans mon atelier.

Dirais-tu que ton travail est nostalgique?

C’est un travail un peu nostalgique… c’est une sorte d’hommage, je peux dire, parce que si je retourne là je ne retrouve plus cet environnement, tout a été exploité, ils ont coupé les arbres, tout est complètement changé.

 

Est-ce-que , par rapport à la relation avec la nature, ton travail est aussi une mise en garde à propos du futur?

Oui. Aujourd’hui ce qui m’anime c’est n’est plus le fait d’entendre ces animaux, mais le fait de ne plus les entendre, par rapport à l’exploitation de la nature. Aujourd’hui on parle dans les journaux de la disparition des races animales et tout ça… les gens commence à exploiter, à bâfrer [piller] cet environnement et mon travail cherche à pousser les gens à aimer la nature de plus en plus.

 

Dans cette perspective est-ce-que tu considères que ton travail est politique?

Oui, il y a un côté politique, on peut pas éviter de ne pas bâfrer [piller] cet environnement, de respecter la nature, parce-que pour moi nous sommes tous des éléments de la nature et si on agresse la nature on agresse notre propre personnalité aussi. Mon travail c’est ce côté-là.

 

Comment cette nature a changé dans tes voyages?

Pour moi ça change pas. C’est une continuité, la découverte de la nature, parce que quand j’étais à Paris, je suis allé dans les montagnes de Savoie, là-bas la nature était très différente que ce que je voyais à Dakar; ici aussi je suis dans un environnement qui ressemble un peu à chez moi, parce que dans notre village c’était comme ça, la maison est là mais tu voyais la forêt devant la maison. C’est comme si j’étais toujours en train de vivre la même vie que je vivais dans mon village quand je sors ici…

 

Cette relation avec la nature est présente aussi dans les éléments que tu utilises dans tes travaux…on pense aux éléments que tu peux trouver où tu travailles comme par exemple la pluie, la poussière, le bambou…

C’est un processus.

Tous ce qu’on a aujourd’hui, c’est la nature qui nous l’a donné, alors on peut utiliser la nature et travailler sans l’agresser. Par exemple le pigment que j’utilise, je vais dans la forêt, je récupère le bois mort, les feuilles mortes, tout ça…après je les mets à bouillir, j’essaie de trouver leur propre couleur naturelle.

Le travail avec la pluie aussi… pour moi l’art c’est une interaction:  tu fais quelque chose, la nature fait quelque chose, quelqu’un d’autre fait quelque chose. Pour moi l’interaction c’est entre moi et la nature.

Le travail avec la pluie déjà c’est pour avoir un fond métaphysique, un fond naturel, un fond involontaire que moi-même je n’ai pas créé, c’est la nature qui me donne le départ…c’est comme un paysan qui travaille la terre, quand tu vois mon travail c’est comme un paysan qui travaille la terre: je mets ma toile par terre et je verse mes pigments comme le paysan qui met le grain et attend la pluie pour les faire sauter. Moi c’est comme ça que je travaille, c’est un rapport très intime avec la nature.

À l’aide de la pluie: c’est elle qui fait sortir les formes et moi, en voyant les formes, c’est comme un son pour moi: chaque fois c’est comme un son, c’est comme si tu entends quelque chose qui bouge dans les arbustes et ça fait un bruit, j’essaye de trouver ce bruit-là, qu’est-ce qui fait bouger ça?

Il n’y a pas de sujet, je ne vais pas dire “voilà, c’est ça que je vais faire”, il n’y a pas de sujet, des fois même, je peux travailler sur une toile pendant deux ans ou même plus, mais tant que ça sort pas clairement, ce que la toile demande, j’arrête pas, il n’y a pas de sujet, ce n’est pas que je pas que je vais dire “aujourd’hui je vais faire ça”. Des fois je démarre et je dis “je vais dessiner un gorille, ou bien je vais dessiner un chien, ou un chat”, mais la plupart de mes toiles vient comme ça naturellement, je ne sais même pas pourquoi. Moi je suis le premier spectateur de mon travail, à chaque fois je regarde mon travail, j’ai envie de retoucher encore, parce qu’il y a une autre vie qui sort…

 

À une première vue ton travail semble plus émotif que narratif, est-ce qu’il y a des histoires que tu veux raconter dans ton travail?

Il y a une histoire par rapport à moi. Parce-que moi j’aime trop la spiritualité, donc c’est ce que je cherche à mettre dans mon travail. J’essaye de développer la capacité de réflexion de la personne qui regarde mon travail, j’essaye de la pousser à voir plus loin, à rentrer dans un environnement propre où elle ne sait plus où s’arrêter, où recommencer, je veux la faire entrer dans un monde où elle oublie ce monde où tout est objet, tout est matériel.

C’est pas clairement une histoire que je peins, c’est une invitation qui peut ouvrir une sorte de brèche pour que la personne oublie sa propre personne et rentre dans un monde où elle peut rester là jusqu’à la fin de sa vie.

Parce que des fois quand je fais des expositions soit à Dakar où à l’international, je vois les gens devant mes toiles comme ça (bouche bée), souvent les gens ils me montrent d’autres animaux que je n’avais pas vus dans mon travail, c’est ça qui fait que le truc est intéressant, l’interaction, le fait que quelqu’un peut te dire “oh, viens, viens, viens j’ai vu un truc ici, c’est ça que tu voulais faire, n’est-ce pas?”

 

Est-ce qu’il y a une relation entre ton travail et les archétypes des peintures rupestres des grottes?

Les grottes sont elles aussi une source d’inspiration pour moi. J’aime trop regarder ce genre de documentaires sur comment les gens qui vivaient dans les grottes, gravaient leurs empreintes dans les grottes.

J’ai même fait des toiles que j’ai appelées “la caverne”, j’en ai fait deux […] ces gens-là, moi, je les appelle les premiers artistes parce sans eux on n’arrive pas à comprendre l’évolution de l’homme, parce qu’ils ont gravé leur histoire et pour moi c’est comme ça: nous tous, chacun de nous doit graver son histoire : comme disait un vieux dicton chinois “chacun doit créer une période de prophétie pour amener lui-même le prophète” ; eux, ils ont créé la période de prophétie et c’est ça qui a évolué jusqu’à aujourd’hui.

Et moi je pars de ce qu’ils ont créé pour créer une autre grotte; parce que le monde c’est une vaste grotte, pour moi, où chacun doit marquer ses empreintes.

Moi, ce que j’arrive à faire c’est dessiner, je n’arrive à faire rien d’autre à part dessiner, donc j’essaie de me rapprocher le plus possible de ma nature.

C’est très intéressant si on pense que les chercheurs ont établi une relation entre la peinture rupestre des grottes et le son…

Oui, c’est ça, c’est le son de la nature que je cherche à capter dans mes formes.

 

Dans une société qui est définie par la géographie des cartes et des systèmes de navigation, si on regarde tes toiles, elle semblent des cartes géographiques vues d’en haut, mais sans frontières…

C’est ça, quoi. Quand tu vois la terre depuis le ciel, tu ne vois pas les choses en détail, mais tu vois une succession de masses, de formes, de couleurs, mais dès que tu t’en rapproches, tu vois la vie qui commence à sortir et ma peinture, c’est comme ça, c’est comme ça que je travaille avec la pluie : tu es là-haut et tu vois l’image, et pour voir ce qui se cache dedans, il faut vraiment rentrer dedans.

J’essaie d’avoir les trois dimensions de l’art. D’habitude les gens reculent pour voir une toile, mais je cherche le contraire, je cherche à inviter les personnes à faire partie de la toile. Souvent, on me dit “pourquoi tu ne fais pas des figures humaines, pourquoi tu ne fais pas des hommes”…mais je fais des hommes! Parce que la personne qui regarde mon travail, elle fait partie de mon travail. Dès qu’elle se met devant la toile, elle rentre dedans, elle en fait partie…donc il y a une personne dans mon travail.

 

Donc on pourrait dire que ton travail n’est pas le tableau, mais la relation qui vient se créer entre spectateur et peinture…

Voilà, c’est ça.

 

Est-ce que tu as un lien avec la palette de couleurs que d’autres artistes sénégalais utilisent?

Viye Diba est mon professeur, mon mentor…la palette… oui, on peut dire qu’elle arrive de là-bas, je ne sais pas comment je l’ai eue, mais, moi je suis une personne qui a très peur des couleur parce que selon moi la couleur trahit mes sentiment, trahit ce que je veux faire ; je n’aime pas trop travailler avec la couleur, d’habitude je ne travaille pas avec les couleurs, je travaille seulement avec le noir et le blanc. Le bleu et le jaune sont des détails qui donnent vie, quoi; tu vois : le bleu, le jaune, ils encerclent les formes des animaux, c’est pour donner de la vie à la toile.

Mais je ne sais pas comment elles sont venues ces couleurs, je ne peux pas travailler avec le bleu bleu bleu, un vert comme ça…mais avec le noir et le blanc, pour moi ce ne sont pas des couleurs, ce sont des valeurs.

On dit que les couleurs sont: jaune, rouge, bleu et vert, et le noir et le blanc, c’est ça qui donne la densité. Si tu veux augmenter la valeur du jaune on ajoute du blanc, si tu veux diminuer cette valeur on ajoute du noir et pour moi ce contraste de valeur entre le noir et le blanc c’est aussi une histoire.

(Parce que) quand je marchais dans la forêt, je partais de chez moi vers 6h30, 7 heures, il faisait ni clair, ni noir, et j’arrivais à l’école vers 7, 8 heures, on voyait la lumière qui sortait. Donc je pars du noir pour faire sortir le truc en blanc et je les encercle avec la couleur; la couleur c’est comme le son que j’entendais.

J’aime bien travailler avec les couleurs terre parce que dans la forêt on voit seulement ces couleurs-là. On voit les couleurs terre, soit le jaune, le rouge, clairement pas des couleurs industrielles…c’est pour cette raison là que j’essaie de me rapprocher à cette couleurs-là, en utilisant la racine, la feuille d’arbre pour qu’elle me donne leurs propres couleurs naturelles.

 

Pourrais-tu présenter ton travail à Villa Romana?

L’idée c’était pas de faire des tableaux, ici. L’idée c’était de venir et travailler sur le projet (SEEDS) mais comme au début je n’avais pas tous les matériaux pour commencer le projet, je me suis dit, bon, je commence à peindre en attendant… l’idée c’était de faire une installation ici pour le projet, mais quand ma galerie m’a appelé et m’a demandé des toiles pour la Biennale de Dakar, moi je me suis dit, bon, je vais prendre le temps pour les faire aussi…

L’installation c’est pour parler de l’immigration clandestine, parce que c’est un phénomène qui marque presque toute l’Afrique, donc j’essaye de représenter la masse (de gens).

L’immigration n’est plus une question de…avant on disait qu’il faut avoir vingt ou trente ans pour aller immigrer, maintenant on voit des enfants, on voit des femmes, on voit des vieux, on voit n’importe quel type d’âge… et moi pour ce projet je veux juste parler de l’histoire de chaque migrant, de ce qui l’a motivé à quitter son Pays et ce qui l’a motivé à aller en Europe ou dans un autre continent pour subvenir à ses besoins.

Ça c’est le bout de cette installation: essayer de parler vraiment des problèmes, parce que, clairement, les gens ont soulevé tellement de problèmes, mais [il faut] essayer de trouver des solutions afin que les gens puissent voir la migration, parce que pour moi on est tous des éternels migrants depuis de la création de la Terre…

On peut être né ici à Florence en 1985 et en 1984 et 1983 avoir été quelque part d’autre… avant de venir sur la terre j’étais quelque part et quand je vais quitter la terre, j’irai dans une autre endroit. Le monde c’est comme ça: l’homme se cherche lui-même, tu vois…tout le monde cherche aussi. Pour moi l’émigration c’est que tout le monde cherche la vie, même le milliardaire le plus riche au monde, il cherche la vie, si il ne peut pas la trouver chez-lui, il va la trouver ailleurs.

Donc pour moi la personne n’a pas de frontières et de limites, ce n’est pas parce que je suis Africain, je suis né en Afrique que je dois rester ici, n’est pas parce que je suis Français, que je suis né en France que je dois rester en France : chacun va où sa vie le mène.

 

Dans la rencontre ici à Villa, tu disais qu’il y a une recherche de vie et en même temps il y a des choix…

Voilà…sì sì, je l’ai dit.

On sait que les gens qui viennent de l’Afrique, qui traversent le désert, traversent la mer, …toute cette énergie-là, pour moi, si la personne concentrait cette énergie chez-lui, on pourrait avoir des solutions.

Parce que toute cette énergie qu’on dépense pour quelque chose, l’énergie qu’on dépense pour faire des problèmes, si on gardait cette énergie, on pourrait avoir des solutions plus facilement, c’est ça que j’essaye de faire comprendre. Que ce n’est pas interdit d’aller immigrer, mais si tout le monde faisait comme vous, dans votre pays, ça va être comment? Si votre Président va devenir un immigré, votre Premier Ministre, votre député, vous-mêmes… qui va rester chez vous? Qui va raconter votre histoire? Qui va à dire “voilà, ici c’est la terre de nos ancêtres, c’est nous qui l’avons fait”…

Parce que je voulais juste faire comprendre que si l’Amérique est comme ça aujourd’hui, c’est parce que les Américains l’ont faite, si l’Europe est comme ça, c’est les Européens qui ont travaillé, et alors si l’Afrique est comme ça c’est parce que ce sont les Africains ils veulent que l’Afrique soit comme ça.

 

Est-ce que les événements politiques qui sont passé ici à Florence pendant ton séjour ont influencé ton travail?

Ça m’a touché. La façon dont il est mort, c’était un choc. Mais dans la vie il n’y a pas où, il n’y a pas quand, il n’y a pas comment; tout peut arriver du jour au lendemain et pour moi le fait qu’un Sénégalais a été tué en Italie et que les Italiens ils ne parlent pas, ça me touche vraiment. Pourquoi un Sénégalais immigré, qui a quitté son Pays et est arrivé jusqu’ici, a été tué et ça a fait parler les Sénégalais, les Sénégalais ils sont sortis, ils ont marché, ils ont parlé de leur problèmes, mais ça s’arrête là. Peut-être que l’année prochaine ça va arriver encore, on va tuer quelqu’un et on va faire la même chose… pour moi le truc que ça suscite vraiment c’est: comment on doit faire pour que les gens ils ne se tuent plus? Partout pour moi c’est pareil, on doit vivre comme des frères, des sœurs, partout.

Ça me touche vraiment, mais ça n’a rien à voir avec mon travail.

Chaque jour j’entends parler de gens tué, le fait de Idy Diene m’a trouvé à Florence et je suis allé à la marche, mais c’était pareil si j’avais été dans un autre Pays, si je peux je vais marcher pour tout le monde parce que on est tous citoyens du monde. Nous-même nous avons créé des frontières, mais pour moi on doit combattre pour que le monde soit un seul peuple.

Il y a un chanteur qui dit: “le monde il fait un seul peuple vu de là-haut” – c’est un poète Sénégalais, Soulemayne Dyamanka – j’aime bien cette phrase. C’est comme ça qu’on doit vivre; pour moi il n’y a pas des Sénégalais, il n’y a pas des Italiens, il n’y a pas des Français, il n’y a pas des Anglais… on est tous des êtres humains.

 

Interview: March 2018

Installation views, Aliou “Badou” Diack, Dak’Art 2018

In collaboration with: